Le blog du CEPII
Partager

La voie chinoise. Capitalisme et Empire. (1/2)

Economies émergentes 
Audio du 12 octobre 2012
Par Michel Aglietta
Retranscription écrite de l'émission "Carnets de l'économie", du lundi au jeudi à 17h55 sur France Culture, où Michel Aglietta présente ses analyses sur les mutations de l'économie chinoise.
Les sources de la réforme chinoise (1/4)

La réforme chinoise ne se trouve pas dans la magie du marché. La Chine a été une économie de marché bien avant l’Europe, mais n’a pas développé le capitalisme. L’Etat impérial centralisé et la sélection des bureaucrates au mérite ont empêché la concentration du pouvoir de l’argent aux mains d’une bourgeoisie financière, tandis que la structure sociale était composée d’un océan de familles qui fixait la population sur la terre. Ainsi, la condition mise en évidence par Marx pour l’émergence du capitalisme en Europe occidentale était la rencontre du prolétaire et de l’homme aux écus, ce qui ne pouvait pas se réaliser dans la structure socio politique chinoise.

L’augmentation de la productivité des terres agricole a tout juste compensé celle de la population du 16ème au 19ème siècle. La structure familiale du monde rural a fixé la population sur la terre. Les deux pôles de l’industrie capitaliste : la richesse privée à investir et le prolétariat chassé des campagnes, étaient donc absents. En outre, après la chute de l’Empire en 1911, une démocratie parlementaire fut instituée. Toutes les conditions que la théorie économique énonce pour la croissance par l’essor des marchés semblaient réunies. Pourtant l’industrialisation, moteur du développement, ne fut qu’un processus superficiel qui ne mobilisa pas les campagnes.

La révolution socialiste instaurée par le Parti communiste le 1er octobre 1949 a engagé l’industrialisation en mobilisant les masses paysannes dans un contexte international hostile entrainant une fermeture économique. L’économie est devenue entièrement planifiée avec un niveau uniforme de salaire de subsistance, permettant à l’Etat de capter le surplus de la production agricole et de l’investir dans l’industrie lourde. Ce processus a été chaotique. La grande poussée de l’industrialisation a prélevé trop de main d’œuvre rurale dans les années du Grand Bond en Avant (1961-63), provoquant une famine gravissime.

Les années 1970 ont été celles du décollage de la productivité agricole. Les recherches agronomes entamées dans les années 1960 ont porté leurs fruits dans l’invention de semences de riz plus résistantes. La reconnaissance de la Chine sur la scène internationale à partir de 1971 a permis d’importer des engrais et du matériel agricole. Parce que la contrainte agricole était enfin desserrée, la croissance industrielle était enfin compatible avec la croissance des revenus réels. Il ne manquait plus que l’ouverture extérieure pour établir un régime de croissance auto-entretenue.

Les trente ans de la révolution socialiste sont donc une période charnière dans l’histoire chinoise. En dépit de la stagnation des niveaux de vie, les résultats ont été impressionnants : amélioration des infrastructures, soins médicaux et éducation de base, taux d’’investissement maintenu à 35% du PIB. Le taux d’illettrisme est passé de 80% à 16% entre 1952 et 1978 et l’espérance de vie de 42 à 66 ans pour les hommes entre 1950 et 1982.

En conclusion l’économie planifiée était un choix économique contraint. Elle a transformé les institutions deux fois millénaires qui empêchaient la concentration du capital, tout en préservant l’autorité de l’Etat central indispensable pour conserver l’unité du pays.





La logique de la réforme, ses grandes phases et ses performances (2/4)

La réforme chinoise a un but politique : préserver l’ordre politique unitaire et l’harmonie de l’ordre civil intérieur. Elle n’est guidée par aucun modèle économique idéal à atteindre. C’est une transformation conjointe des structures économiques et des institutions. Elle est essentiellement pluraliste et se nourrit de ses contradictions dans un processus perpétuel. Elle passe par des étapes entrecoupées de crises. Lorsque les contradictions internes à une phase grandissent au point de provoquer des désordres sociaux menaçant la légitimité politique du Parti, les conflits peuvent changer l’équilibre des pouvoirs à l’intérieur jusqu’à ce qu’une nouvelle direction de réforme se dégage selon une dialectique entre le politique et l'économique.

Le coup d’envoi de la réforme de 1978 est venu de la résolution du conflit politique qui a éliminé l’influence de ce qui restait du courant maoïste et qui a porté Deng Xiaoping au pouvoir. Ce dernier était porteur d’une démarche pragmatique et gradualiste. Cependant la crise marquée par les événements de Tian'anmen de 1989 et les conflits politiques qui se poursuivent jusqu’à 1993 séparent deux phases de la réforme entre 1978 et 2010, très différentes.

La première phase de la réforme va de 1978 à 1989. C’est celle de la double voie : planification et acclimatation des marchés. La réforme démarre à la campagne de manière très habile. Les paysans acquièrent le droit de vendre sur les marchés le surplus agricole tiré des progrès de productivité. Le prix de marché est supérieur au prix planifié ; ce qui élève le revenu des paysans et donne une grande légitimité à la réforme, stimulant encore plus les progrès de productivité. Cela entraîne une baisse graduelle des prix qui convergent vers les prix planifiés. Ceux-ci peuvent alors disparaître.

La réforme est beaucoup plus difficile dans l’industrie. Il faut passer de bureaucraties administratives à des entreprises dotées de responsabilité commerciale et d’une capacité de management autonome. Les entreprises publiques sont captées par les pouvoirs locaux. Ceux-ci profitent du crédit bancaire pour forcer des prêts politiques qui déclenchent l’inflation et accumulent les créances douteuses. En amputant les revenus réels, l’inflation provoque la crise qui atteint un paroxysme en juin 1989 sur la place Tian'anmen.

La seconde phase débute en 1994 par des changements institutionnels : une réforme monétaire avec instauration d’une banque centrale, une remise en ordre budgétaire pour renforcer l’Etat central, une restructuration des grandes entreprises publiques et une disparition des petites entreprises. Malgré les licenciements massifs, le chômage est évité par le démarrage de la grande croissance tirée par les zones industrielles spéciales qui font de la Chine la manufacture du monde et par les investissements directs qui permettent d’assimiler le progrès technique. L’entrée dans l’OMC en 2001 et la vague d’expansion à crédit aux Etats-Unis entraînent un excédent extérieur croissant jusqu’à 2007.

Cette phase d’accumulation intensive du capital a également été tirée par l’immobilier urbain, second pilier de la croissance qui a fait éclore un début de classe moyenne urbaine amorçant l’essor de la consommation.
 



>> La voie chinoise. Capitalisme et Empire. (2/2)


Aglietta, M. et Bai, G. [2012] La voie chinoise. Capitalisme et Empire., Ed. Odile Jacob, Paris, septembre.
< Retour