Le blog du CEPII
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La Chine devient la première économie du monde plus tôt que prévu

Economies émergentes 
Billet du 5 mai 2014
Par Sébastien Jean, Deniz Ünal
Les nouvelles estimations de valeur ajoutée en parité de pouvoir d’achat publiées par la Banque mondiale amènent à revoir à la hausse la taille de l’économie chinoise. La Chine serait dès 2014 la première économie du monde.
D'après les estimations les plus récentes du FMI, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine dépassera légèrement les 10 000 milliards de dollars en 2014. Soit à peine plus de la moitié (57% pour être précis) de celui des Etats-Unis, évalué pour cette année à environ 17 500 milliards de dollars. Ces évaluations de la valeur nominale du PIB sont un piètre indicateur de la production de richesse, parce que les prix diffèrent considérablement d’un pays à l’autre. D’une façon générale, le niveau moyen des prix augmente avec le niveau de développement. Ce phénomène, décrit de longue date et connu sous le nom d’effet Balassa-Samuelson, est cependant difficile à apprécier quantitativement. Il faut pour cela évaluer d’une façon comparable le niveau moyen des prix dans différents pays, alors même que les prix varient considérablement au sein d’un même pays et que la composition de l’offre comme celle de la demande diffèrent significativement d’un pays à l’autre. En appliquant une méthodologie reposant sur la comparaison du prix d’un panier de biens représentatif, basé sur la consommation et l’investissement, des enquêtes détaillées permettent cependant d’en fournir une estimation. Tenir ainsi compte des différences de prix permet d’estimer des niveaux de PIB exprimés en Parité de Pouvoir d'Achat (PPA). Cette mesure, qui n’est pas directement observable, estime la création de richesse non pas en valeur, mais en volume de biens et de services. En la matière, les estimations de référence sont celles que la Banque mondiale publie dans le cadre de son projet ICP (International Comparison Program).

Les nouvelles données, rendues publiques le 30 avril, laissent penser que la Chine deviendra dès cette année la première économie du monde par le niveau de création de richesse : en combinant les comparaisons ICP pour 2011 et les données de croissance en volume depuis, on obtient une estimation de PIB PPA pour l’année 2014 de 16 800 milliards de dollars environ pour la Chine, contre 16 700 pour les Etats-Unis. [1] La précédente enquête, réalisée pour l’année 2005, laissait penser  que la Chine rattraperait voire doublerait les US en 2019 seulement. La nouvelle enquête implique en effet une forte réévaluation du PIB de la Chine en parité de pouvoir d'achat. En combinant le niveau évalué pour 2005 et la croissance du PIB en volume enregistrée depuis, les données précédentes laissaient penser qu'il était inférieur de 28% à celui des US en 2011 ; les nouvelles estimations pour l'année 2011 concluent à un écart de seulement 13%. L’enquête conclut en effet que le niveau des prix chinois était environ 54% seulement de celui des Etats-Unis en 2011, là où les estimations précédentes donnaient un chiffre de l'ordre de 65%. Pour un même montant de PIB nominal, ce prix moins élevé implique un volume de production supérieur. Rappelons d’ailleurs que l’enquête de 2005 avait réservé une surprise inverse, amenant à réviser substantiellement à la baisse l’estimation du PIB PPA de la Chine, de 40% environ ! [2] Si la marge d’erreur de ces estimations est nécessairement non négligeable, la méthodologie et les moyens investis pour sa mise en œuvre s’affinent progressivement, incitant à considérer les données plus récentes comme les plus fiables.

La tendance n’est évidemment pas une surprise (graphique 1). L’UE28 prise dans son ensemble reste d’ailleurs la première économie du monde en 2014, que ce soit en termes nominaux (avec un PIB de presque 18 500 $) ou en PPA (17 100 $), mais elle est en passe d’être elle aussi dépassée par la Chine (en 2015), puis par les Etats-Unis (en 2017).

A peu de chose près, l’année 2014 correspond de fait à la convergence de la taille réelle des économies de  l’UE28, des Etats-Unis et de la Chine, chacun comptant pour 17%, soit environ un sixième, de la valeur ajoutée mondiale exprimée en PPA (graphique 2). L’Inde, quatrième, ne représente que 6,6% du total mondial en 2014.

Les travaux sur données historiques d’Angus Maddison permettent de remettre ces données dans une perspective historique longue. A cette aune, l’évolution récente reste un rattrapage partiel, puisqu’il estimait que la Chine était à l’origine de près d’un tiers du PIB PPA mondial en 1820. Mais c’est le nombre, pas la productivité, qui explique la différence : la Chine rassemblait également 37% de la population mondiale à cette époque, contre 19% maintenant. D’après les chiffres qui viennent d’être publiés, la Chine a une valeur ajoutée par tête réelle (89 %) désormais très proche de la moyenne mondiale, moyenne qu'elle rattrapera en 2018. Mais elle reste pauvre par rapport aux Etats-Unis, dont la valeur ajoutée par tête reste plus de quatre fois supérieure à celle de la Chine en parité de pouvoir d’achat en 2014.

Ce nouveau statut de première économie du monde peut dans ces conditions s’avérer quelque peu encombrant pour le pouvoir chinois : il pose nombre de questions sur le leadership mondial et les responsabilités qui en incombent dans différentes enceintes, alors même que la Chine reste un pays relativement pauvre. C’est tout le paradoxe de cette situation inédite qui voit un pays désigné leader par la taille avant même de devenir riche.
 
 

Graphique 1 : Evaluation du niveau de PIB réel d’après les estimations de parité de pouvoir d’achat de 2011 (en milliards de dollars de 2011)

Note: Echelle logarithmique.
Source : calculs des auteurs à partir des données ICP de la Banque mondiale, de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale du FMI et de la base Chelem du CEPII.
 
Graphique 2 : Évaluation de la part dans le PIB réel mondial d’après les estimations de parité de pouvoir d’achat de 2011 (en %)

Source : calculs des auteurs à partir des données ICP de la Banque mondiale, de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale du FMI et de la base Chelem du CEPII.

Graphique 3 : Évaluation de la part dans le total mondial, 1820-2014 (en %)
Panel A : PIB PPA                                                                              Panel B: Population
    
Source : calculs des auteurs à partir des données de la base de données A. Maddision, Université de Gröningen, des données ICP de la Banque mondiale, de la base de données des Perspectives de l’économie mondiale du FMI et de la base Chelem du CEPII.
 


[1] Valeurs exprimées dans les deux cas sur en dollars de 2011.
 
[2] Ces estimations pour la Chine avaient alors été critiquées, par Angus Maddison notamment, comme étant excessivement élevées pour les prix et donc faibles pour le PIB en PPA. Pour l’exercice 2005, l’enquête chinoise sur les biens de consommation avait porté sur les prix d’un millier de biens et services entrant dans une liste commune aux pays d’Asie hors Japon. Ces prix avaient été relevés dans 11 villes chinoises et leurs banlieues, et avaient ensuite été extrapolés à l’ensemble des provinces chinoises. Ceci expliquerait la surévaluation du PIB PPA de 2005 pour la Chine. Voir The End of a Long Era, par Branko Milanovic, du 19 juillet 2013.

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