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La libéralisation commerciale des activités d’assemblage a atténué la pollution locale en Chine

Écologistes et défenseurs du libre-échange s’affrontent régulièrement sur les conséquences environnementales de la libéralisation commerciale. L’exemple chinois constitue un cas d’école : son insertion dans le commerce international s’est accompagnée d’une exacerbation des problèmes de pollution.
Par Sandra Poncet, José de Sousa, Laura Hering
Billet du 9 juillet 2015


Selon l’hypothèse du havre de pollution –qui suggère que les entreprises implantent leurs activités les plus polluantes dans les pays dont la législation environnementale est la plus laxiste– la libéralisation commerciale dans les pays en voie de développement, et donc en Chine, serait néfaste à la pollution (Taylor, 2004). A l’inverse, les calculs de Dean et Lovely (2010) montrent que les marchandises exportées par la Chine sont devenues moins intensives en pollution dans les années récentes, et suggèrent un effet positif des échanges internationaux sur l’environnement local. Néanmoins, les difficultés rencontrées par les études empiriques pour identifier proprement l’effet causal du commerce sur la pollution expliquent le manque de consensus sur les répercussions environnementales de la libéralisation commerciale de la Chine.

Un travail récent mené au CEPII (de Sousa, Hering, and Poncet, 2015) s’attache à lever l’ambiguïté et à mesurer l’effet causal de la libéralisation des échanges commerciaux de la Chine sur les émissions locales de dioxyde de souffre (SO2). Elle prend soin de résoudre les problèmes d’endogénéité : le fait que les décisions de politiques commerciales incorporent des considérations environnementales et surtout sont affectées par les spécificités locales (croissance, attractivité des investissements étrangers), qui elles-mêmes ont un impact sur la pollution locale.

Le graphique 1 décrit l’évolution des émissions de dioxyde de souffre (SO2) par tête entre 2003 et 2012 en Chine. L’intensité émissive a progressé jusqu’en 2007 avant de fléchir. Cette forme en U-inversé est cohérente avec l’hypothèse de la courbe de Kuznets  environnementale, selon laquelle la pollution se dégrade avant de s’améliorer au fur et à mesure que le pays s’enrichit. En effet, le SO2 est un polluant pour lequel la courbe de Kuznets environnementale s’applique au niveau mondial (Grossman et Krueger, 1995). La stabilisation apparente des émissions de SO2 par tête en Chine est donc en phase avec le développement extrêmement rapide du pays.


Graphique 1 - Intensité moyenne des émissions en SO2  en Chine (2003-2012)
 


La question est de savoir si, une fois cet effet pris en compte, l’ouverture commerciale affecte la pollution locale en Chine, et dans quel sens.Théoriquement, quatre canaux possibles aux effets contradictoires peuvent expliquer l’impact de la libéralisation commerciale sur l’environnement local. Tout d’abord, si la libéralisation commerciale s’accompagne d’un accroissement de la production locale, vecteur de pollution, le commerce accroît mécaniquement les émissions. De même, si les échanges renforcent des avantages comparatifs dans des productions polluantes, l’effet sera néfaste. Mais, si la libéralisation commerciale s’accompagne d’une modification de la composition des biens échangés, qui engendre une production de biens relativement moins polluants, l’ouverture sera bénéfique. Enfin, si l’ouverture apporte des gains de productivité et permet une hausse de revenu, elle incitera les individus à demander la mise en œuvre de politiques de réductions des émissions. L’effet net de la libéralisation commerciale sur l’environnement local est ainsi indéterminé.
 
Dans le cas chinois, l’impact de la libéralisation commerciale dépend également de la spécificité des échanges qui concernent majoritairement les activités d’assemblage qui nécessitent des biens intermédiaires en grande partie importés. Dans la mesure où la pollution locale découle de la production locale, une plus grande ouverture commerciale peut encourager les entreprises d’assemblage à remplacer des intrants locaux (et donc vecteurs de pollution) par des intrants importés. Cet effet de substitution est favorable à l’environnement local, sauf s’il permet des gains de productivité qui engendrent une hausse de l’activité d’assemblage, qui est source de pollution.
 
La particularité de l’étude du CEPII est d’identifier l’effet séparément pour le commerce ordinaire et le commerce d’assemblage. Le résultat principal obtenu à partir d’un panel de 235 villes chinoises entre 2003 et 2012 est que la libéralisation commerciale est favorable à la réduction des émissions de SO2, surtout lorsqu’elle porte sur les activités d’assemblage. L’impact estimé est qu’une hausse d’un point de pourcentage du taux d’ouverture (en pourcentage du PIB) réduit les émissions de SO2 par tête de 0,7 %.
 
L’effet négatif est nettement plus fort pour les activités d’assemblage et celles menées par les entreprises étrangères : les bénéfices environnementaux sont bien moindres pour les activités de commerce ordinaires. Les raisons d’une telle différence entre les répercussions environnementales du commerce d’assemblage ou ordinaire sont potentiellement multiples. L’hétérogénéité dans la composition sectorielle et les différences d'émissivité entre les principaux postes des deux régimes de commerce (textiles pour l’ordinaire et électronique pour l’assemblage) expliquent sans doute une bonne partie des résultats. Une autre raison tient à la plus forte productivité des entreprises étrangères et à leurs pratiques plus respectueuses de l’environnement. Or, ces firmes conduisent les activités d’assemblage. La libéralisation des échanges d’assemblage a ainsi pu atténuer l’intensité de la pollution locale via l'importation de meilleures pratiques par les firmes étrangères (ou par les donneurs d'ordre étrangers).
 
Les résultats suggèrent que la libéralisation commerciale est favorable à la réduction de la pollution lorsque les activités d’assemblage prédominent. Dans le cas spécifique de la Chine, les résultats invitent à être prudents sur les perspectives de la pollution locale liée au commerce. En effet, les activités ordinaires représentent maintenant le principal moteur de la croissance des échanges en Chine.
 
 
 
 
Références :
 
Antweiler, W., B. R. Copeland, et M. S. Taylor (2001): “Is Free Trade Good for the Environment?,” American Economic Review, 91, 877–908.
 
Dean, J. M., et M. E. Lovely (2010): “Trade Growth, Production Fragmentation, and China's Environment,” in China's Growing Role in World Trade, ed. by R. Feenstra, and S.-J. Wei, 429-469. University of Chicago Press.
 
De Sousa, J., Hering, L. et S. Poncet (2015): “Has trade openness reduced pollution in China?,” CEPII working paper, n°2015-11, juillet.
 
Frankel, J. A. et Rose, A. K. (2005). Is trade good or bad for the environment? sorting out the causality, Review of Economics and Statistics, 87(1):85–91.
 
Grossman, G. M., et A. B. Krueger (1995): “Economic growth and the environment,” Quarterly Journal of Economics, 110(2), 353–377.
 
Taylor, S. M. (2004): “Unbundling the Pollution Haven Hypothesis,” Advances in Economic Analysis and Policy, 4(2), 1-26.

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