Le blog du CEPII
Partager

Les conséquences très ciblées du Partenariat Transpacifique sur les exportations européennes

L’impact du Partenariat transpacifique sur l’UE sera tout à fait marginal au niveau macroéconomique. Mais, au niveau sectoriel, certaines catégories d’exportations pourraient être touchées, notamment l’automobile sur les marchés de l’ASEAN et de l’Océanie, et les viandes blanches au Japon.
Par Houssein Guimbard
Billet du 26 octobre 2015


L’intégration commerciale au sein d’une région se fait souvent au détriment du reste du monde. Les produits échangés entre membres de la région bénéficient d’une baisse de prix (via la baisse des droits de douane) ou d’un accès au marché facilité qui les rendent plus compétitifs que les produits provenant de pays extérieurs à la région.
À cet égard, les exportateurs européens doivent-ils s’inquiéter du futur Partenarait transpacifique (TPP) ? Sur le court terme, probablement pas. Mais qu’en est-il à un horizon un peu plus lointain ? Nous avons cherché à répondre à cette question en simulant les effets du TPP sur l’Union européenne [1].

Les thématiques commerciales du TPP sont nombreuses et difficilement intégrables dans un modèle quantitatif. Cependant, une simulation simplifiée peut permettre d’identifier les enjeux globaux et sectoriels pour l’UE.

En l’absence de texte officiel, nous simulons un TPP très stylisé : suppression intégrale des droits de douane et abaissement limité des obstacles non tarifaires entre les 12 pays concernés. En réalité, en dépit d’annonces ambitieuses, l’ensemble des droits de douane ne sera probablement pas supprimé ; il restera quelques produits très sensibles que chaque État protégera avec des droits de douane ou des contingents tarifaires. À ce titre, notre scénario surestime certainement la proposition finale.

Concernant les obstacles non tarifaires aux échanges, l’abaissement limité que nous modélisons revêt la forme d’une baisse de 10 % des coûts de commercialisation des produits entre membres du TPP [2]. Cette hypothèse correspond à une ambition modérée dans le rapprochement des normes sanitaires ou techniques.

Nous présentons les résultats à moyen terme (2025), en comparant un monde dans lequel le TPP est ratifié (en supposant qu’il entre en vigueur dès 2016) à un monde dans lequel il ne le serait pas [3].

Concernant les indicateurs macroéconomiques, l’impact sur l’Union européenne est négligeable (-0,01 % de variation du PIB et du revenu réel en 2025). La raison principale en est que les pays du TPP sont déjà très intégrés via un important réseau d’accords commerciaux (ALENA, ANZCERTA, ASEAN, Australie-USA…), comme nous l’avons vu dans un précédent billet. La baisse tarifaire ne peut donc avoir que des impacts limités au niveau global [4], une large partie des échanges se faisant déjà en libre échange.
La baisse des exportations de l’UE vers la zone TPP serait de - 0,7 % en 2025, soit un montant de 7,1 milliards de dollars ; les exportations de l’UE vers le reste du monde (y compris l’intra-UE28) seraient légèrement réduites (- 0,03 %) ; au total les exportations de l’UE baisseraient de 0,12 %, soit de 9 milliards de dollars (tableau 1).

Les exportations agricoles sont celles qui baissent le plus : - 6,2 %. L’industrie, dont le poids économique est plus grand, connaît une chute moins importante (- 1,0 %). Les effets sur le secteur tertiaire sont positifs, mais il ne s’agit ici que d’effets indirects puisque nous supposons implicitement que l’accord n’affecte pas les coûts d’échange de services.


Tableau 1 : Montant des exportations initiales de l’UE et variation suite au TPP,
par grands secteurs, 2025.
Secteur Exportations vers TPP Exportations totales
Situation intiale Var ($) Var (%) Situation intiale Var ($) Var (%)
Total 1,035,404 -7,109 -0.7 7,860,463 -9,040 -0.1
Agriculture 47,440 -2,964 -6.2 681,477 -3,303 -0.5
Industrie 665,208 -6,574 -1.0 5,517,210 -8,256 -0.1
Services 322,757 2,429 0.8 1,661,776 2,518 0.2
Source : Modèle MIRAGE, 2025. Les valeurs sont en millions de dollars 2011. Calculs des auteurs.


Sur les destinations « TPP », l’UE perd des parts de marché sur chacune des zones. L’impact sur les exportations européennes est de - 0,3 % vers l’ALENA, - 1,2 % vers l’ASEAN4, - 2,2 % vers l’Australie-Nouvelle-Zélande, - 0,8 % vers les Chili-Pérou et - 1,1 % vers le Japon [5].

Le tableau 2 détaille ces impacts en 20 catégories de produits (13 agricoles et alimentaires, 7 industrielles). Les catégories sont classées en ordre décroissant de l’impact sur les exportations vers l’ensemble des destinations « TPP ». On remarque que sur certaines destinations, les exportations européennes augmentent à la suite du TPP (les variations positives sont notées en noir). En effet, l’UE peut profiter du fait que les capacités de production de certains pays « TPP » s’orientent davantage vers l’exportation à destination des autres pays de la région, libérant ainsi, sur le marché intérieur, une place que les exportateurs de l’UE peuvent occuper.

Les impacts les plus forts touchent :

– dans le domaine agricole et alimentaire :
  • Le secteur de la viande blanche [6] voit ses exportations vers la zone TPP diminuer de 41 % (soit de près de 1,5 milliard de dollars), les exportateurs européens étant évincés au profit des exportateurs américains et canadiens ;
  • Les exportations de produits laitiers reculent de 20 % (environ 650 millions de dollars, l’UE étant concurrencé par la Nouvelle Zélande et les États-Unis dans ce secteur) ;
  • Les céréales de 10 % (les exportations étant plus faibles, la perte monétaire est d’environ 14 millions de dollars).
– dans l’industrie, les variations relatives sont moins importantes, mais les pertes monétaires sont substantielles. Le secteur des véhicules perd ainsi 3,7 milliards de dollars sur les marchés de la zone TPP (mais gagne sur le Japon) ; celui des « machines » perd 1,2 milliards de dollars (mais gagne là aussi sur le Japon).

En résumé, l’impact macroéconomique du TPP est marginal pour l’Union européenne, mais les enjeux peuvent être significatifs pour quelques filières exportatrices européennes. Des analyses « produits » plus fines dans les secteurs les plus touchés seraient nécessaires pour en tirer des conclusions opérationnelles, tenant compte des spécificités inhérentes à chaque cas.

Par ailleurs, la difficile prise en compte dans les modèles de certains aspects très importants et novateurs du TPP pourrait sous-estimer les pertes éventuelles de l’UE. Les changements dans les règles d’origine (le cumul entre pays du TPP pourrait changer la stratégie de fractionnement des chaînes de valeur de certaines firmes multinationales), la nouvelle régulation des marchés publics ou encore les changements dans le domaine de la propriété intellectuelle (durée des brevets dans certains secteurs) sont autant d’aspects qu’il serait également utile d’étudier.
 

Tableau 2 : Impacts sur les exportations européennes en direction des pays du TPP, par grandes zones et par secteur, 2025.
Secteur Type TPP ALENA ASEAN4 AUNZ Chili & Pérou Japon VARIATION TOTALE
Var ($) Var (%) Var ($) Var (%)
Véhicules Indus -3,712 -2.6 -783 -1,223 -2,255 -43 594 -4,172 -0.4
Viande Blanche Agr -1,457 -41.3 -110 -55 -23 -2 -1,269 -1,713 -2.9
Machines Indus -1,208 -0.7 -582 -407 -298 -78 156 -1,277 -0.1
Produits chimiques Indus -689 -0.4 -351 -221 -55 -57 -4 -1,130 -0.1
Produits laitiers Agr -648 -20.0 -290 101 25 -1 -484 -599 -0.9
Autres aliments Agr -619 -4.3 -325 -36 99 -3 -355 -798 -0.4
Métaux Indus -554 -1.3 -64 -569 -17 -6 101 -1,163 -0.2
Textile Indus -550 -3.2 -525 138 -23 -10 -130 -835 -0.3
Boissons et Tabac Agr -110 -0.5 -6 -60 9 -1 -52 -130 -0.1
Huiles et graisses végétales Agr -51 -2.4 -27 2 2 -0 -28 -79 -0.3
Autres cultures Agr -32 -2.7 13 -34 2 -1 -12 -32 -0.1
Electronique Indus -29 -0.1 -48 1 -9 -8 34 -120 -0.0
Autres industries Indus -19 -0.0 -3 -21 24 -18 -1 -41 -0.0
Céréales Agr -14 -10.2 1 1 1 0 -17 -13 -0.1
Produits animaux Agr -12 -2.8 12 2 0 -0 -26 -87 -0.4
Viande Rouge Agr -9 -7.2 -2 -0 1 -0 -8 52 0.2
Bétail Agr -8 -2.4 7 0 6 -0 -22 -7 -0.1
Fruits & Légumes Agr -4 -0.6 -0 -0 1 -0 -4 -1 -0.0
Pêche Agr -3 -0.8 -0 0 1 0 -3 -8 -0.1
Sucre Agr -1 -2.1 -1 1 0 -0 -1 -10 -0.1
Source : Modèle Mirage, 2025. Les données en valeurs sont en millions de dollars américains de 2011. Calculs des auteurs.
Note : ALENA (Canada, Mexique, USA) ; ASEAN4 (Brunei, Malaisie, Singapour, Vietnam) ; AUNZ (Australie, Nouvelle Zélande).


 
Références :

Modèle Mirage du CEPII.

Guimbard, H. et M. Le Goff (2014), ‘Mega-deals: What Consequences for sub-Saharan Africa?’, CEPII Working Paper, N°2014-28.

Disdier, A.C., C. Emlinger et J. Fouré (2015), ‘Atlantic versus Pacific Agreement in Agri-food Sectors: Does the Winner Take it All?’, CEPII Working Paper, N°2015-10.

Kee, H. L., A. Nicita and M. Olarreaga (2009), ‘Estimating trade restrictiveness indices’, The Economic Journal, 119:172–199.

L’accord transpacifique s’attellera à libéraliser des secteurs jugés « sensibles », billet du blog du CEPII du 14 octobre 2015, par Houssein Guimbard.
 

[1] Le CEPII a déjà chiffré les conséquences cet accord (voir Guimbard et Le Goff, 2014, et Disdier et al. 2015). Dans ce blog, nous reprenons la même méthodologie (modèle MIRAGE), mais avec des données plus récentes, tant en terme de structure de production, que de commerce ou encore de droits de douane et un focus spécifique sur les relations de l’UE avec la zone TPP. Ce cadre conceptuel nous permet d’assurer la cohérence des comportements microéconomiques des agents. Les résultats confirment les précédentes études du CEPII sur le sujet.
 
[2] Les coûts initiaux sont repris des estimations économétriques de l’impact commercial des mesures non tarifaires réalisées par Kee et al., 2009.
 
[3] La situation sans TPP ne comprend ni les accords commerciaux non ratifiés (par exemple, UE-Canada) ni ceux en cours de négociation (par exemple, UE-USA).
 
[4] Les résultats de notre simulation donnent une augmentation du PIB de la zone TPP de + 0,2 % et du revenu réel de + 0,15 % (en comparaison de la situation sans TPP, en 2030).
 
[5] Pour le Canada (-1,3%), l’évaluation ne prend pas en compte l’accord que ce dernier et l’UE pourraient mettre en œuvre dans les prochaines années (non ratifié à ce jour) et qui tendrait à limiter les pertes des exportateurs européens sur ce marché.
 
[6] Le modèle ne distingue pas les différents types de viande. Cependant, en 2013, 65% des exportations de viande blanche de l’UE vers le TPP sont constitués de porc (la destination principale est le Japon).
 
Commerce & Mondialisation 
< Retour