Le blog du CEPII
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Les dessous de la concentration

L'analyse d'Axelle Arquié, économiste au CEPII, sur Xerfi Canal le 10 novembre 2020.
Par Axelle Arquié
 Vidéo du 25 novembre 2020 - Dans les médias


  00:04:02

 


Qu’est-ce que la concentration ? Le degré de concentration d’un marché dépend du nombre d’entreprises et de la répartition des ventes entre ces dernières : sur un marché très concentré, quelques grandes entreprises se partagent l’essentiel des ventes. C’est une question importante aujourd’hui car on peut craindre que la concentration ne s’accentue sous l’effet de la crise liée au Covid-19. Les plus petites entreprises risquent de faire faillite, ce qui renforcera le poids des grandes entreprises, qui peuvent, elles, résister à la crise. Outre ces évolutions à venir, en France la concentration augmentait déjà, modérément, avant même la crise, depuis le milieu des années 90.

Il faut souligner que la question de la concentration n’est pas nouvelle. Après l’apparition de cartels dans les années 1860, le Clayton Act de 1914 visait à empêcher toute concentration qui menacerait la concurrence. Thomas Philippon souligne, dans un livre récent, l’impact négatif de la hausse de la concentration aux Etats Unis, qui est liée au démantèlement progressif de ce type de régulation, alertant l’Europe sur les dangers qu’il y aurait à suivre l’exemple américain. Les économies de marché insuffisamment régulées ont en effet tendance à se concentrer.

Une hausse de la concentration n’implique pas nécessairement des effets négatifs, tout dépend de si la concentration est liée à une baisse de concurrence. Quelle est la nature de la hausse récente de la concentration ? En principe, la concentration pourrait refléter la plus grande productivité d’entreprises « superstars », qui captent plus de parts de marché : dans ce cas, ce serait l’aboutissement d’un mécanisme vertueux. Mais, la contribution des entreprises « superstars » à la croissance de la productivité de l’ensemble de l’économie a chuté (autour de 40%) aux États-Unis depuis les années 2000. Et, la libre entrée sur les marchés ne semble plus effective. Cela laisse penser que la concentration récente n’est pas vertueuse.

Qui perd au jeu de la concentration ? Les consommateurs, d’abord. Prenons l’exemple du marché des télécommunications en France : avec l’arrivée d’un nouvel acteur, Free, qui a diminué la concentration, les prix ont considérablement baissé. De façon plus large, les prix ont moins augmenté en Europe, où la législation pro-concurrentielle est forte et la hausse de la concentration moindre, qu’aux États-Unis. Par exemple, en 2018, l’accès internet est deux fois plus cher aux États-Unis, l’inverse des années 90. Ensuite, outre les consommateurs, les salariés perdent à la concentration. La part de la valeur ajoutée leur revenant a baissé aux États-Unis et relativement plus dans les secteurs où la concentration a le plus augmenté. Il existe donc un lien entre concentration et baisse des salaires dans la création de richesse.

Alors, qui gagne à la concentration ? Les actionnaires. La concentration non vertueuse s’accompagne d’une baisse de la rémunération du capital, de celle du travail mais d’une hausse du profit pur, qui revient aux actionnaires via les dividendes ou la hausse de la valeur des actions. Or seuls les ménages plus riches sont actionnaires et détiennent un stock significatif d’actions.

Comment la concentration peut-elle se maintenir si elle ne bénéficie qu’à une faible part de la population ? Car ceux qui détiennent les moyens financiers de financer les lobbys et d’influencer les décisions politiques sont également ceux qui n’ont pas intérêt à voir la concurrence se renforcer. Cela laisse penser que le maintien de la concurrence en Europe pourrait être menacé, si les gagnants de la concentration s’organisent de la même façon qu’outre-Atlantique et démantèlent les régulations européennes.


Voir le chapitre de l'ouvrage du CEPII, L'économie mondiale 2021,  "Les dessous de la concentration", co-écrit avec Julia Bertin.


Lien direct de l'émission sur Xerfi Canal

 

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