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L’économie mondiale 2019 : une reprise sous tensions

Le 13 septembre, l’ouvrage annuel du CEPII, L’économie mondiale 2019, publié par La Découverte dans sa collection Repères, sera dans toutes les bonnes librairies. Son équipe de rédaction vous en dévoile, dès à présent, quelques-uns des principaux enseignements.
Par Isabelle Bensidoun, Jézabel Couppey-Soubeyran
Billet du 31 août 2018


Le 12 septembre le CEPII a organisé la conférence de présentation de cet ouvrage. 
Cliquez ici pour revoir les vidéos de la conférence.

Cette édition 2019 de L’économie mondiale incite-t-elle, comme celle de l’an dernier, à se sentir d’humeur printanière ?

Absolument. À la fois parce que les bonnes nouvelles se confirment, mais aussi parce qu’elles ne conduisent pas pour autant à se sentir tirés d’affaires. Le printemps, mais toujours pas l’été. Car certes la croissance a accéléré aussi bien dans les pays émergents que dans les pays développés, le chômage a poursuivi son recul et l’investissement, dont on avait attendu pendant de longues années qu’il sorte de sa léthargie, tire enfin la croissance des économies avancées. Mais dans le même temps, si l’inflation repart, l’inflation sous-jacente (celle hors prix de l’énergie et de l’alimentation) reste pour le moins modérée ; la croissance est stimulée par des mesures de soutien procyclique, mais sa tendance de long terme reste pour le moins apathique ; quant aux politiques monétaires, elles vont devoir relever le défi de se normaliser sans casser la croissance et sans nourrir l’instabilité financière, tout en œuvrant suffisamment rapidement pour ne pas manquer de marges de manœuvre lorsque le retournement de cycle adviendra. Ce ne sera pas facile. En bref, les nuages orageux sont toujours là et pourraient bien éclater.
 

Des inquiétudes assez similaires à celles de l’an passé en quelque sorte ?

Oui, d’une certaine manière. Car l’année qui vient de s’écouler, tout en confortant les tendances porteuses de l’an dernier, n’a pas fait pour autant s’éloigner les inquiétudes qui les accompagnaient. Et à ces inquiétudes se sont ajoutées celles déclenchées par les décisions du président américain de transgresser un ordre international que ses prédécesseurs s’étaient employés à forger. Les coups de canif se sont enchaînés depuis l’annonce des États-Unis de se retirer de l’Accord de Paris sur la lutte contre le changement climatique en juin 2017 : annonce de quitter l’UNESCO en octobre, retrait de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien en mai et entorses flagrantes aux engagements pris par les États-Unis dans les accords qui fondent l’OMC. Les mesures de protection commerciale de grande ampleur, qui touchent presque tous les pays qui exportent de l’acier et de l’aluminium vers les États-Unis et celles réservées aux exportations chinoises sur une multitude de produits, n’ont pas manqué de déclencher des représailles des principaux partenaires commerciaux concernés auxquelles Donald Trump a répondu en annonçant qu’il répliquera par de nouvelles mesures. Le risque d’escalade est bien présent et c’est une véritable guerre commerciale qui menace dont les répercussions sur la conjoncture mondiale pourraient être dévastatrices. Si la personnalité de Donald Trump et son goût peu prononcé pour la cause multilatérale focalisent l’attention c’est, pour Sébastien Jean, davantage la crainte d’un déclassement de la puissance américaine par des concurrents stratégiques, au premier rang desquels la Chine qui menace la position dominante des États-Unis jusque dans les secteurs de haute technologie, qui dicte sa conduite au président américain.
 

Des tensions aiguës au niveau international, une Chine qui se déploie et l’Europe dans tout ça ?

En Europe, la reprise économique est ternie par les doutes quant à la pérennité du projet européen. Si le dialogue franco-allemand paraît renoué, les petits pas qui avaient permis d’avancer par le passé ne suffisent plus aujourd’hui. L’agenda de réformes nécessaires pour compléter la monnaie unique est connu de tous. Il repose sur des mécanismes de stabilisation et de transferts budgétaires pour faire face à des chocs conjoncturels. Mais l’adoption d’un budget fédéral de taille conséquente ou de mécanismes d’assurance communs ne semble pas politiquement réaliste à court terme. La diversité des préférences politiques s’est en effet considérablement accrue, au point que certains négociateurs considèrent qu’à défaut d’un mode de coordination permettant de dépasser les divergences de points de vue entre pays créanciers et débiteurs de la zone euro, mieux vaut peut-être pas d’accord qu’un mauvais accord qui déboucherait sur une nouvelle crise. En outre, comme le souligne Anne-Laure Delatte, la réforme de la monnaie unique, engagée depuis la crise des dettes souveraines, ne suffira pas de toute façon. Restaurer l’adhésion des citoyens nécessite d’aller au-delà de l’économique, en se dotant d’une Europe qui protège et réponde à leurs préoccupations qui concernent avant tout la sécurité, les inégalités et la crise environnementale. 
 

Pas si optimiste au fond cette édition 2019 de L’économie mondiale ! Pour quelles raisons ?

Déjà pour les raisons qui viennent d’être évoquées, mais aussi parce que sur des sujets essentiels les cadres d’analyse utilisés jusque-là semblent ne plus très bien fonctionner. Il en est ainsi par exemple de l’inflation et de sa relation, autrefois structurante en macroéconomie, avec le chômage à travers la courbe de Phillips. La reprise a ceci de particulier qu’elle s’effectue sans une franche remontée de l’inflation. Bien sûr, certains prix, comme ceux du pétrole notamment, connaissent une remontée conjoncturelle. Mais l’inflation sous-jacente, la seule à pouvoir exprimer la tendance de long terme de l’inflation, a bien du mal à rejoindre sa cible, malgré un chômage très faible aux États-Unis et en baisse en Europe, cela parce que l’évolution des salaires demeure inerte. Comme l’expliquent Michel Aglietta, Gilles Dufrénot et Anne Faivre, l’inflation est devenue structurellement basse. Et ce pour au moins trois raisons d’ordre structurel : d’abord, les déterminants de l’inflation sont moins nationaux qu’auparavant ; ensuite, la globalisation des échanges et l’internationalisation des chaînes de valeur ont accru la part de l’inflation importée, et l’insertion à ce processus de pays tels que la Chine ou l’Inde a fait chuter les coûts de production ; enfin, l’épargne mondiale a augmenté avec le vieillissement de la population dans les pays industrialisés et l’accumulation d’une épargne de précaution dans les pays émergents, contribuant à la baisse structurelle des prix. L’explication de cette reprise sans une nette remontée de l’inflation tient aussi au degré de financiarisation des économies et à l’importance des cycles financiers. Et si le délitement du lien entre croissance et inflation déstabilise autant les schémas de référence de la macroéconomie contemporaine, c’est précisément parce que cette dernière ménage trop peu de place à la globalisation et au cycle financiers.
 

Est-ce à dire que les déterminants des grandeurs économiques changent plus vite que les cadres macroéconomiques censés les expliquer ?

Pour l’inflation oui d’une certaine manière, mais pour la prise en compte de la globalisation et des cycles financiers, on ne peut pas dire que ce soit la surprise de l’année que les macroéconomistes n’auraient pas eu le temps d’intégrer à leurs modèles ! Autre domaine qui invite à s’interroger sur les cadres macroéconomiques largement utilisés pour l’évaluation des politiques économiques, celui des effets des politiques fiscales sur l’activité. En raison d’une approche essentiellement néoclassique depuis plus de trente ans, ces effets ont été largement sous-estimés au moment de la crise des dettes souveraines, avec des conséquences dramatiques sur les plans tant humain que politique. Car la fiscalité n’a pas que des effets d’incitation nous rappellent François Geerolf et Thomas Grjebine, elle a surtout des effets multiplicateurs qui passent par la demande agrégée : des effets keynésiens, en somme ! Plus de quarante ans après la critique de Lucas, il serait temps de faire le bilan de ce que des fondements microéconomiques déconnectés des réalités empiriques ont apporté aux modèles macroéconomiques pour guider la politique économique.  
 

Faut-il s’en remettre à une approche plus empirique et moins théorique de la macroéconomie ?

Pas vraiment car il faut toujours un cadre aux analyses empiriques. C’est plutôt vers plus de pragmatisme qu’il faut se tourner. Plusieurs approches existent. Et c’est bien cette diversité qu’il faut encourager et contre l’hégémonie qu’il faut lutter. Varier les données est tout aussi important. Ainsi, parmi les transformations structurelles dont l’éclairage est indispensable, il y a le partage de la valeur ajoutée qui s’est déformée au cours des dernières décennies au détriment des rémunérations salariales. Les données de comptabilité nationale sont essentielles pour renseigner cette tendance au niveau macroéconomique. Sophie Piton et Antoine Vatan s’y appliquent et discutent des causes de cette déformation. Le progrès technologique et le renforcement de la concentration des entreprises en font partie. Mais ce sont surtout, de leur point de vue, les changements de gouvernance ayant amené à faire prédominer l’intérêt des actionnaires, en lien avec l’essor des investisseurs institutionnels, qui seraient le facteur explicatif le plus décisif. Là encore, cela implique de recourir à un cadre explicatif macroéconomique qui comprenne les évolutions des dernières décennies dans la finance.
 

La variété des données mobilisables est grande aujourd’hui. Reste-t-il des zones d’ombre ?

Bien entendu ! Et non des moindres, par exemple quand il s’agit de cerner tous les aspects de l’activité des multinationales, ces acteurs majeurs du monde globalisé, qui comptent autant pour leur pays d’accueil que pour leur pays d’origine. On manque encore d’outils pour mesurer à la fois leurs activités à une échelle globale et la spécificité des échanges entre filiales localisées dans différents pays. Vincent Vicard prévient que cela empêche non seulement d’en appréhender pleinement les enjeux, mais également de définir des politiques économiques adaptées pour réguler leur activité et notamment parvenir à les taxer là où elles sont actives.
 

Chaque année, l’ouvrage consacre son dernier chapitre à un pays ou une région du monde émergent ou en développement. Cette année, place à l’Afrique subsaharienne et aux espoirs parfois déçus que cette zone nourrit. Quels défis lui faudra-t-il relever?

À l’échelle du sous-continent africain au sud du Sahara les performances globales de ces deux dernières années n’ont, en effet, guère été enthousiasmantes. C’est que le prix du pétrole dicte encore largement son comportement à la croissance. Ces performances globales ne doivent toutefois pas occulter les bons résultats d’une large partie de la région et l’accès facilité à l’endettement extérieur dont la région a bénéficié. Si celui-ci laisse craindre la répétition d’un nouveau cycle d’endettement, il n’est en rien inéluctable, nous indiquent Christophe Cottet, Gaël Giraud et Laëtitia Tremel, et ce d’autant moins que les modalités de financement du développement réussiront à se diversifier. Cette diversification est essentielle car l’Afrique subsaharienne aura besoin, dans les années qui viennent, de performances macroéconomiques à la hauteur des défis qu’elle doit relever : qu’il s’agisse de sa transition démographique encore inachevée ou de la transition vers une économie bas-carbone indispensable pour assurer, notamment, sa sécurité alimentaire.
Politique économique 
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