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Venezuela : une cryptomonnaie pour vaincre l’hyperinflation ?

Le petro, la première « cryptomonnaie » souveraine, créée par le Venezuela visait principalement à contourner les sanctions américaines. Elle est présentée aujourd’hui comme un moyen de vaincre l’hyperinflation. Elle apparaît, en fait, plutôt comme une tactique de diversion qui ne contribuera pas à sortir le pays de la grave crise économique qu’il traverse.
Par Christophe Destais
Billet du 30 août 2018


La première émission de petros sur une plate-forme spécialisée dans les crypto-actifs remonte au mois de février 2018. Le président Maduro avait d’abord annoncé que l’introduction officielle avait rapporté 25 millions de dollars. Puis les autorités ont affirmé avoir récolté plus de 5 milliards de dollars. Le livre blanc publié par les autorités lors du lancement affirme par ailleurs que la quantité de Petro est fixée une fois pour toutes.

Cette initiative est intervenue alors que la situation économique du pays était déjà critique. Selon le FMI, elle s’est encore dégradée depuis. La taille de l’économie a été réduite de 45 % depuis 2013 et le rythme de l’inflation s’est accéléré au point qu’elle devrait atteindre 1 000 000 % en 2018. Le gouvernement et la compagnie pétrolière nationale, PDVSA, ont déjà partiellement fait défaut sur leur dette en dollars. Le pays n’a plus accès aux financements internationaux, ni au travers des marchés, ni au travers des financements bilatéraux de la Chine et de la Russie gagés sur les ressources pétrolières. Sans compter les sanctions financières de la part des États-Unis et de l’Union européenne…

Les crypto-actifs, qui s’autoproclament « crypto-monnaies », ont émergé grâce à la technologie blockchain comme une alternative libertarienne au contrôle de l’émission monétaire par les états. Le petro est quant à lui la première tentative de création d’un crypto-actif souverain. À quoi cela peut-il bien servir ? Le flou et le caractère évolutif des intentions déclarées par les autorités vénézuéliennes rend difficile la réponse à cette question. Néanmoins, un certain nombre d’hypothèses peuvent être formulées.
 


Braver les sanctions américaines


Initialement, le projet visait sans doute à contourner les sanctions financières américaines. Cependant, les autorités vénézuéliennes n’ont donné aucune précision sur la manière dont le petro pourrait être utilisé dans les transactions avec l’étranger. Les seules dettes dont un détenteur de petro peut officiellement se libérer sont des dettes vis-à-vis du gouvernement vénézuélien.

L’hyperinflation prenant de l’ampleur au fil des mois, les autorités ont de plus en plus fait référence au petro dans leur communication sur les mesures envisagées pour stabiliser la situation monétaire et financière du pays. Cette hyperinflation est née du financement monétaire du déficit budgétaire, lequel atteint 30 % du PIB. Alors que les dépenses sont grevées par les transferts de revenus et, surtout, les subventions aux carburants, les recettes issues de la rente pétrolière ont diminué à partir de 2014 avec la baisse des prix du pétrole et de la production.


Emprunter la crédibilité supposée des cryptomonnaies


Dans le plan de réforme monétaire mis en œuvre le 20 août dernier, les autorités annoncent que la nouvelle monnaie qu’elles introduisent, le bolivar souverain, sera indexé sur le petro. Mais elles ne précisent pas quel mécanisme garantirait une telle indexation. Elles ont par ailleurs accompagné les mesures monétaires de restrictions budgétaires dont l’efficacité est incertaine, tant elles souffrent d’exception. C’est par exemple le cas de la réduction des subventions aux carburants. Cette mesure ne s’appliquera pas à la population qui bénéficie d’un carnet de rationnement.
 
Tout se passe comme si les autorités voulaient emprunter la crédibilité supposée des crypto-monnaies pour que s’installe l’idée que le nouveau bolivar souverain est ancré sur des algorithmes impossibles à manipuler. Ces algorithmes garantiraient ainsi la stabilité de la valeur du petro et son ancrage au prix du pétrole, grâce aux réserves gigantesques dont dispose le pays (les premières réserves prouvées au monde).


La production de pétrole décline


S’il est vrai que la quasi-totalité des recettes d’exportation du Venezuela provient du pétrole, la production du pays décline en raison du manque d’investissement et de la gestion défaillante de la compagnie nationale PDVSA.
 
Surtout, l’intérêt des non-résidents pour un instrument monétaire n’est pas lié aux ressources naturelles d’un pays auxquelles ils n’ont pas un accès direct. Il s’explique bien davantage par le dynamisme d’une économie, ou encore la solidité et la crédibilité de son système financier et institutionnel.

Et, comme il n’y avait jadis aucune raison que la production d’or corresponde aux besoins des économies, il n’y a aucune raison aujourd’hui qu’un actif de réserve monétaire ait sa valeur alignée sur les prix du pétrole. Les effets économiques d’une baisse des prix du pétrole seraient renforcés par les effets dépressifs de cette ancre monétaire, et inversement.

Une autre hypothèse serait que le Venezuela émette ce nouvel actif pour créer le sentiment chez certains investisseurs qu’il est différent de la dette publique sur laquelle il est en défaut. Les petros seraient échangés contre des dollars cédés par des investisseurs qui, au demeurant, bravent une interdiction américaine. Cette émission effectuée sur une plate-forme spécialisée dans les crypto-actifs génère donc des recettes en dollar pour le gouvernement vénézuélien qui, de surcroît, n’aura pas à les rembourser. Les investisseurs ne pourraient que céder cet actif – non rémunéré – sur le marché secondaire s’ils souhaitent recouvrer des dollars. Il est difficile de se figurer qui serait intéressé par une telle transaction.
 

Pensée magique


Finalement, le petro pourrait relever de la simple stratégie politique de diversion dont le gouvernement vénézuélien est coutumier. Le flou des informations techniques fournies par les autorités et l’absence de preuve attestant du succès proclamé de la première émission vont dans le sens de cette interprétation.

Historiquement, la plupart des pays confrontés à des épisodes d’hyperinflation ont soit procédé à une dollarisation pure et simple de leur économie, comme le Zimbawe à la fin des années 2000, soit réussi à engager des plans de réforme économique et monétaire crédibles, à l’image du Brésil au début des années 90.

Les autorités vénézuéliennes actuelles n’ont ni la crédibilité ni, sans doute, les compétences nécessaires pour engager un plan de réforme monétaire et économique digne de confiance. Les relations hostiles qu’elles entretiennent avec les États-Unis depuis près de 20 ans leur ferment la porte de la dollarisation, d’autant que l’administration américaine utilise de plus en plus le rôle international du dollar, et leur contrôle des systèmes de paiement internationaux, à des fins de politique étrangère.

Il semble bien, au final, que la création du petro relève davantage de la pensée magique que d’une politique monétaire et financière cohérente qui contribuerait à la nécessaire stabilisation de l’économie vénézuélienne.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation le 29 août 2018.

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